Ana Catalina MACAYA VARGAS - Directrice transaction banking, Groupe La Banque Postale

L’interview d’Ana Catalina Macaya Vargas, Directrice transaction banking, Groupe La Banque Postale

La convergence des paiements instantanés, de la facturation électronique et des solutions de financement ouvre de nouvelles perspectives pour la gestion des flux et de la trésorerie des entreprises. Ana Catalina Macaya Vargas, Directrice Transaction Banking du Groupe La Banque Postale, revient sur cette transformation, l’intégration des services de facturation, d’encaissement et de financement et l’évolution du rôle de la banque transactionnelle. Elle analyse également les conditions nécessaires au développement de nouveaux usages de paiement, notamment autour de Wero.


Question 1 : Les paiements instantanés, la facturation électronique et les nouveaux services de financement tendent aujourd’hui à converger. Comment cette évolution transforme-t-elle les attentes des entreprises et, plus largement, le rôle de la banque transactionnelle dans le pilotage de leurs flux et de leur trésorerie ?

En effet, sur le terrain, on observe une vraie mutation technologique.

D’un côté nous avons les couches « amont » de la chaîne de valeur (au contact de nos clients entreprises) qui convergent de plus en plus en un point, cela peut être l’ERP, le logiciel de caisse, une plateforme d’e-commerce ou bien une plateforme technique ad hoc qui s’intègre bien avec le reste de l’écosystème technique du client. Nous constatons que ce point de convergence technique est propre à chaque secteur ou verticale d’activité de nos clients.

Et de l’autre côté on assiste à la montée en puissance du virement instantané porté jusqu’à maintenant par les usages retail (PtoP). En BtoB la montée en puissance se heurte encore à quelques obstacles techniques tout au long de la chaîne de valeur : 

  • du côté des banques : incapacité des banques à proposer des tenues de compte et des relevés en temps réel, des solutions de gestion de trésorerie, de placement et de financement en temps réel ;
  • du côté des entreprises des process et des systèmes comptables et de gestion de trésorerie qui ne sont pas capables non plus de gérer le temps réel ;

Ainsi, combien même l’écosystème est aujourd’hui capable de traiter des virements BtoB en temps réel, la valeur n’est pas créée uniquement par l’instantanéité de la brique paiement. Il faut que l’ensemble de l’écosystème évolue pour que cela soit créateur de valeur. Néanmoins, l’arrivée de Wero, notamment sur le volet EM Commerce qui va booster les usages, ainsi que le développement de la finance tokenisée, qui est nativement conçue pour fonctionner en temps réel, vont agir comme des catalyseurs, booster les usages et pousser le reste de l’écosystème à se transformer.

Alors, concrètement, qu’est-ce que ça change pour les entreprises ? Elles attendent trois choses :

  • De la modularité : des briques technologiques qu’elles peuvent utiliser à la carte, ou intégrer dans un package plus large, selon leurs besoins.
  • Une transition en douceur : pas de rupture brutale entre l’ancien et le nouveau, mais une évolution progressive, sans friction.
  • De la cohérence : que tout soit synchronisé – les flux, les placements, le financement –, pour une gestion de trésorerie optimale et sécurisée.

Les entreprises sont donc aujourd’hui en attente de solutions de financement ou de placement sur mesure et en temps réel sans pour autant bouleverser leur quotidien. Un bon exemple combinant plateforme de Facturation électronique, services de financement et virements instantanés est celui de l’affacturage et c’est la banque qui se retrouve en clé de voûte du service :

  • La plateforme de gestion des factures est un socle technique déjà présent chez les entreprises permettant de détecter les créances ou les factures reçues éligibles à des services de financement. Elle permet grâce à des API l’interrogation d’acteur spécialisés (Factors…) et de proposer des solutions de financement à la facture.
  • Ces acteurs spécialisés ont désormais la capacité d’apporter en quelques secondes une réponse sur le dossier de financement.
  • En complément le virement instantané permet la mise à disposition immédiate des fonds pour offrir une expérience temps réel du service. »

Et pour les banques, c’est une vraie opportunité. On ne se contente plus d’exécuter des transactions. On devient un partenaire stratégique, un tiers de confiance. Notre valeur ajoutée, c’est d’abord une connaissance intime de nos clients et de leurs écosystèmes, mais aussi une capacité à leur proposer des solutions techniques développées en propre ou en lien avec nos partenaires techniques qui répondent exactement à leurs besoins, sans jamais sacrifier la sécurité.

Au final, les banques qui réussiront seront celles qui sauront allier innovation technologique, conseil sur mesure et intégration fluide dans les processus de leurs clients. C’est comme ça qu’on deviendra des partenaires incontournables pour la gestion de leur trésorerie et de leurs flux financiers.

Question 2 : La Banque Postale développe des solutions de paiement, de facturation électronique et de gestion des flux, notamment avec Docaposte et eZyness. Comment articulez-vous ces différentes briques pour proposer aux entreprises un parcours intégré, de l’émission de la facture jusqu’à l’encaissement, au rapprochement et, le cas échéant, au financement ?

À La Banque Postale, nous avons une vraie chance : celle de faire partie d’un groupe comme La Poste, qui regroupe des expertises complémentaires, notamment avec Docaposte pour la gestion de documents et de factures, et eZyness pour les solutions de paiement. Notre objectif ? Utiliser ces briques pour offrir aux entreprises un parcours intégré, de la facture à l’encaissement, en passant par le rapprochement et, si besoin, le financement.

Sur la facturation électronique, nous avons identifié un vrai besoin. Beaucoup de banques proposent des solutions pour les TPE ou les très grandes entreprises, mais il y avait un vide pour les entreprises de taille moyenne. C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers Seres, une filiale de Docaposte, qui dispose d’une solution déjà éprouvée en Europe et conforme aux exigences réglementaires françaises. Au-delà de la simple conformité, cette solution permet aux entreprises d’automatiser tout le processus : du contrôle des factures à leur validation, en passant par l’enrôlement des fournisseurs. À terme, nous voulons aller plus loin, avec des services comme le rapprochement automatique ou le financement des factures. Mais pour cela, il faut encore travailler sur l’interopérabilité avec les systèmes de trésorerie et d’affacturage. C’est d’ailleurs un sujet que nous co-pilotons dans un groupe de travail au niveau de la place.

Ensuite, il y a notre plateforme Multi-encaissement, conçue comme un hub central. Historiquement, chaque moyen de paiement avait son propre système de gestion : un outil pour l’e-commerce, un autre pour les prélèvements, un autre encore pour les chèques… Résultat : des intégrations complexes et une vision morcelée. Avec Multi-encaissement, nous avons tout unifié. Les entreprises ont désormais une vue à 360° de leurs encaissements, avec la possibilité de piloter les relances, de suivre les échéances et d’adapter les moyens de paiement proposés à leurs clients. Et surtout, nous n’avons pas laissé de côté les moyens traditionnels comme les chèques ou l’espèce, qui restent importants dans certains secteurs. La plateforme permet même d’accompagner nos clients dans la migration vers des moyens plus modernes, comme les cartes, les wallets ou demain l’EPI.

L’avantage, c’est que tout est connecté. La solution Multi-encaissement ne se contente pas de collecter les paiements : elle suit le cycle de vie de la facture, en s’intégrant directement au système d’information de l’entreprise, via API ou échange de fichiers. Ainsi, nos clients peuvent tout à fait combiner la gestion de factures électroniques et le Multi-encaissement pour automatiser l’émission des factures, suivre leur paiement et avoir une vision unifiée de leur trésorerie.

En résumé, notre approche repose sur trois piliers :

  • L’intégration : relier les briques de facturation, d’encaissement et de financement pour fluidifier le parcours.
  • L’automatisation : réduire les tâches manuelles et les risques d’erreurs.
  • L’accompagnement : aider les entreprises à évoluer vers des solutions plus modernes, sans rupture.

C’est comme cela que nous transformons la gestion des flux en un véritable levier de performance pour nos clients.

Question 3 : Les premiers tests d’interopérabilité entre Wero, Bancomat et MB WAY ouvrent la voie à des paiements paneuropéens plus intégrés. Quelles sont désormais les conditions à réunir pour passer de ces expérimentations à des usages industriels largement adoptés par les banques, les entreprises, les commerçants et les consommateurs ?

En premier lieu, il ne faut pas se tromper, avant de pouvoir être une solution pleinement adoptée par les commerçants, il faut déjà réussir la première étape consistant à asseoir la notoriété de WERO afin d‘en faire une évidence de moyen de paiement pour le mass-market. Le bon démarrage de Wero en France avec le P2P, qui a bénéficié du transfert des clients Paylib, représente un vrai pas dans cette direction. Toutefois, il reste encore des freins à une adhésion massive à cette solution et cela passe par un lancement de Wero par l’ensemble des établissements bancaires auprès de leurs clients de la banque de détail.

La seconde étape, visant à proposer ce moyen d’encaissement à nos commerçants en E/M commerce comme en proximité, nécessite de s’assurer au préalable de disposer d’un volume suffisant d’acheteurs prêt à payer avec cette solution. Sans atteindre cette masse critique, le taux d’acceptation risque de rester assez faible et de déclencher de la déception chez nos commerçants. C’est ce qui avait fait défaut lors de la mise en place de la solution E/M commerce avec Paylib et qu’il serait dommage de reproduire. Plusieurs enseignes (Veepee, Orange, École du Ski Français) ont déjà annoncé l’intégration de WERO, mais le rythme d’adoption côté marchands reste encore globalement faible. Cela ne veut pas dire que ça ne marchera pas, c’est le phénomène classique de l’adoption des nouveaux moyens de paiement : le problème de l’œuf et de la poule. Les commerçants attendent qu’il y ait suffisamment de clients (payeurs) pour justifier l’intégration d’une nouvelle solution, tandis que les consommateurs, eux, attendent que suffisamment de commerçants l’acceptent pour l’adopter. Chaque banque décide de sa stratégie pour promouvoir la solution auprès de leurs différentes clientèles (payeurs et commerçants) au bon moment.

À mon sens, l’année 2027 permettra à l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur de résoudre les sujets restant à traiter comme la comptabilité ou la gestion des liquidités en temps réel. Cette année sera charnière pour le lancement des solutions d’encaissement WERO annonciatrice de vrai changement comportemental dans un univers monétique en perpétuelle évolution.

La réussite dépendra de la mise en place rapide du hub central, de l’adhésion massive des banques et commerçants, de la résolution des freins techniques et réglementaires, et de la capacité à convaincre les utilisateurs finaux de l’intérêt de ces solutions face aux géants américains. L’Europe a désormais une feuille de route claire, mais le véritable test sera l’adoption à grande échelle d’ici 2027.