Victor CHAMPIOT
Référent monnaies numériques

Une banque à l’heure des monnaies tokenisées

Les dépôts tokenisés et les stablecoins présentent chacun un grand intérêt pour les acteurs de la finance. Les systèmes bancaires traditionnels se connectent aux réseaux blockchain.

Ainsi, en 2026, The Bank of New York Mellon (BNY), la banque américaine spécialisée dans les services aux institutions financières et la conservation d’actifs, a intégré à son offre à la fois les dépôts tokenisés et les stablecoins.

Tokeniser les dépôts bancaires

Un token de dépôt (ou deposit token) est un jeton numérique représentant un dépôt bancaire, émis par une banque sur un registre distribué (DLT), dont les blockchains sont une forme particulière. Le dépôt tokenisé matérialise une créance sur la banque émettrice.

En janvier 2026, BNY a annoncé lancer des dépôts tokenisés pour des clients institutionnels participants. Pour cela, la banque américaine crée, sur sa blockchain privée et permissionnée, une représentation numérique des créances de dépôt à vue existantes de ses clients. C’est ici que réside la force des dépôts tokenisés : ils préservent la nature du dépôt bancaire d’un point de vue opérationnel et juridique, tout en apportant l’efficience technologique de la blockchain (disponibilité, rapidité, programmabilité).

Les premiers cas d’usage proposés par BNY concernent la gestion du collatéral et des marges, afin de permettre à ses clients d’utiliser de façon fluide leurs dépôts tokenisés comme garantie financière pour couvrir leurs engagements de marché ou pour ajuster les montants à verser lors d’appels de marge après une variation du risque.

Via les dépôts tokenisés, BNY envisage aussi de proposer des transferts de liquidités automatisés, déclenchés selon des conditions définies à l’avance et exécutés en temps quasi réel, ainsi que des paiements et règlements programmables.

Intégrer le cycle de vie des stablecoins

Un stablecoin est un type de cryptoactif particulier, visant à maintenir une valeur stable par rapport à un ou plusieurs actifs de référence, le plus souvent une monnaie ayant cours légal (exemple : le dollar). Il matérialise une créance sur l’émetteur du stablecoin.

Certaines banques choisissent d’émettre leur propre stablecoin, BNY a plutôt annoncé élargir son partenariat avec l’émetteur de stablecoin Circle en juin 2026. BNY exerçait déjà le rôle de dépositaire principal des réserves de l’USDC, et propose désormais des services liés à ce stablecoin à ses clients institutionnels. Ces derniers peuvent conserver des USDC sur un wallet sous custody de BNY, effectuer des transferts en USDC, instruire Circle via BNY afin de convertir des dollars en USDC (émission ou « mint » d’USDC) ou des USDC contre des dollars (rachat ou "burn" d’USDC), le tout de façon intégrée via une plateforme de services unique.

BNY propose ainsi à ses clients une expérience off-chain (activités traditionnelles en dollar) et on-chain (activités nouvelles en USDC) complète et sans couture, en fournissant une alternative aux intermédiaires externes habituels que sont les échanges centralisés, les solutions de conservation... Cela peut être interprété comme l’intégration dans une offre bancaire du cycle de vie des stablecoins, dont le « on-ramp/off-ramp » (entrées/sorties entre systèmes traditionnels et blockchain) est un point clé dans la maîtrise de la chaîne de valeur.

À terme, BNY prévoit d’inclure d’autres stablecoins, et de couvrir davantage de services en complément de la conservation, du transfert, de l’émission et du rachat.

Vers une stratégie d’intégration des monnaies tokenisées

Ces deux initiatives de BNY, mises en production en 2026, suggèrent une stratégie coordonnée d’intégration des monnaies tokenisées. D’un côté, les dépôts tokenisés prolongent la monnaie privée des banques sur un réseau blockchain privé et permissionné. De l’autre côté, l’extension du partenariat avec Circle fluidifie l’usage du stablecoin USDC et donne accès à une monnaie électronique tokenisée, dont la masse monétaire est déjà importante sur les réseaux blockchain publics.

Le premier objectif déjà engagé est l’élargissement de la couverture de l’offre de services, afin de répondre à la réalité opérationnelle. Les dépôts tokenisés sont adaptés à certains cas d’usage sur un réseau institutionnel fermé et autorisé, alors que l’USDC correspond davantage à d’autres cas d’usage sur un réseau plus ouvert.

Le second objectif visé est l’interopérabilité pour construire une infrastructure commune aux systèmes bancaires traditionnels, aux dépôts tokenisés et aux stablecoins. Il s’agit de fournir une couche de services institutionnelle sans se restreindre à un support spécifique, tokenisé ou non, soit une logique multisupport. La liquidité doit circuler entre des instruments et des environnements différents, tout en maintenant les niveaux de contrôles nécessaires et requis pour des clients institutions financières, gestionnaires d’actifs et infrastructures de marché. BNY propose ainsi des pistes pour adresser un défi majeur des deposit tokens et des stablecoins que constitue la fragmentation, en sélectionnant le deuxième stablecoin le plus capitalisé et doté d’une approche de conformité réglementaire et d’adoption institutionnelle, en prévoyant l’intégration d’autres stablecoins à l’avenir, en proposant une trajectoire d’interopérabilité entre les monnaies.

De la même façon que la finance tokenisée est le reflet de la finance traditionnelle, les monnaies tokenisées sont le reflet des monnaies fiduciaires traditionnelles. Le mouvement observé de tokenisation de la finance déplace les actifs sur les DLT et les blockchains, ce qui pose la question des monnaies nécessaires pour le règlement des opérations sur ces actifs tokenisés. Il se trouve que, pour cela, les monnaies tokenisées sont plus efficaces que les monnaies fiduciaires traditionnelles, car elles circulent sur la même infrastructure que les actifs tokenisés eux-mêmes : sur une DLT ou une blockchain. En intégrant à son offre les dépôts tokenisés et les stablecoins, BNY semble suivre cette stratégie pour accompagner ses clients institutionnels vers des opérations de marché plus rapides, continues et sûres, opérations qui devraient également s’étendre aux paiements.