Editorial

RUBRIQUE MONNAIES NUMÉRIQUES
Euro numérique, à la conquête de la souveraineté européenne
Le catalyseur américain
En juin 2019, Mark Zuckerberg annonce pour 2020 le lancement de Libra, un projet qui permet d’émettre et de recevoir des paiements en cryptoactif directement via les applications de messagerie Messenger et Whatsapp.
S’il ne s’agit pas de l’événement à l’origine de l’euro numérique, c’est bien un catalyseur qui a accéléré le projet dans son passage de la théorie à la pratique. En 2020, la BCE a produit un rapport qui étudie la possibilité d’émettre un euro numérique. De son côté, Libra a finalement été abandonné en 2022, sous la pression des régulateurs et des banques centrales.
La menace américaine confirmée
En juillet 2025, les États-Unis ont adopté de façon bipartisane le Genius Act, qui clarifie et encadre juridiquement l’usage des stablecoins (cryptoactifs dont la valeur est maintenue stable par rapport à un ou des actifs de référence, ici le dollar américain). En parallèle, des contraintes politiques et juridiques rendent impossible un dollar numérique de banque centrale et laissent le champ libre aux stablecoins dollar. Ces derniers s’étendent au-delà des États-Unis avec un triple objectif : le renforcement du dollar (par sa circulation), le financement de la dette américaine (via les réserves des stablecoins en bons du Trésor américain), la domination des infrastructures américaines (via les émetteurs de stablecoins et les banques qui détiennent les réserves des stablecoins).
En mai 2026, les stablecoins dollars des entreprises américaines Tether et Circle représentent à eux seuls plus de 90 % de l’offre totale des stablecoins en circulation, et aussi plus de 90 % des transactions en stablecoins en volume et en valeur. L’offre totale de stablecoins, équivalant à la capitalisation totale, était de 30 milliards de dollars en 2020, elle est de 300 milliards de dollars en 2026 et devrait atteindre 3 000 milliards de dollars d’ici
2030.
L’euro numérique
L’euro numérique est une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) ou central bank digital currency (CBDC), soit une nouvelle forme de monnaie émise par une banque centrale, sous un format dématérialisé.
L’euro numérique se compose de l’euro numérique de gros (ou interbancaire) et de l’euro numérique de détail.
L’euro numérique de gros
On observe un mouvement global de « tokenisation » de la finance. Il se caractérise par l’émission d’actifs sous forme de jetons numériques appelés tokens, correspondant à des droits de propriété, sur un registre distribué (Distributed Ledger Technology ou DLT, dont la blockchain est une forme particulière). Cela pose la question clé de la monnaie utilisée pour régler ces actifs tokenisés.
L’euro numérique de gros est la monnaie émise par la BCE et utilisée exclusivement par les banques centrales, les banques commerciales et les autres institutions financières pour le règlement entre elles de transactions sur des actifs tokenisés (règlement-livraisons de titres, marché des devises, opérations de change interbancaire).
L’euro numérique de gros est plutôt avancé via le projet Pontes en cours, qui sera suivi du projet Appia. Il est d’abord prévu que Pontes fournisse, via un pilote dès le 3 e trimestre 2026, une solution de règlement des transactions sur DLT en monnaie de banque centrale « classique » non tokenisée, via le raccordement des services de règlement européens TARGET existants. Appia viserait ensuite à développer un écosystème financier européen
pleinement tokenisé avec une monnaie de banque centrale tokenisée (définition de l’architecture prévue pour 2028).
L’euro numérique de gros suscite un fort intérêt en raison des gains de productivité qu’il pourrait apporter via l’atomicité des transactions dans les opérations de delivery versus payment (DvP) pour les titres et de payment versus payment (PvP) pour les devises. Cette atomicité permet de conditionner pleinement la patte de règlement à sa contrepartie (titres contre cash ou devise A contre devise B) et de réaliser une transaction unique atomique, au
lieu des deux transactions distinctes et quasi simultanées traditionnelles. Les opérations de marché seraient ainsi rendues plus rapides et plus sûres.
L’euro numérique de gros est une alternative, une réponse aux stablecoins dollar, qui constituent à date la seule monnaie de règlement envisageable pour les actifs tokenisés.
L’euro numérique de détail
On observe un mouvement global de numérisation des paiements. Il est lié au développement du e-commerce, qui provoque une baisse de l’utilisation des billets et des pièces (-28 % entre 2019 et 2024) et une hausse de l’utilisation de la carte (+14% entre 2019 et 2024) et du mobile (+9% entre 2019 et 2024).
L’euro numérique de détail est l’équivalent dématérialisé des espèces (billets et pièces), utilisé comme moyen de paiement. Pour la BCE, la distribution de la monnaie de banque centrale est un enjeu en soi.
Les avantages de l’euro numérique de détail sont moins évidents, car il présente peu de nouveaux cas d’usage différenciants par rapport aux autres moyens de paiement existants.
L’enjeu est ailleurs. En Europe, les systèmes de paiements domestiques sont fragmentés et dépendants d’acteurs privés non-européens. La France est bien dotée avec le scheme carte CB et le clearer STET, en complément du service de paiement européen Wero. Cependant, si l’on considère l’exemple de la carte bancaire, en 2025 13 pays de la Zone euro sur 20 n’ont pas de scheme carte domestique et dépendent de VISA et Mastercard, et 60 % des
paiements par carte de la Zone euro sont effectués via des schemes non-européens.
L’euro numérique de détail vise à renforcer l’autonomie des paiements européens. Via les services de base de l’euro numérique, la priorité est donnée aux paiements C2B, déjà dominés par des solutions non-européennes, et aux paiements P2P, qui pourraient être captés à leur tour. Les paiements B2B, et plus largement les paiements initiés par les entreprises, ne sont pas la priorité du projet au sens politique, des solutions de paiement européennes efficaces existant déjà sur ce segment (le virement notamment).
Pour compléter ces services de base, la BCE a lancé une initiative appelée « Digital euro innovation platform » qui vise à encourager et à faciliter l’innovation des acteurs privés sur la base du socle commun de l’euro numérique (infrastructure technique et scheme) pour leur permettre de distribuer leurs services à valeur ajoutée sur l’ensemble du marché européen.
C’est l’idée de complémentarité entre les services de base portés par le public et les services à valeur ajoutée du privé. Parmi ces services innovants en phase exploratoire, on peut citer les paiements conditionnels B2B, déclenchés automatiquement lorsque des conditions prédéfinies sont remplies (ceux-ci ont déjà été testés selon un rapport de la BCE de septembre 2025).
Le calendrier législatif
2026 est une année décisive sur le plan législatif. En 2021, la BCE a officiellement fait le choix de l’euro numérique et lancé le projet. Il a été soutenu par la Commission européenne qui a fait une proposition législative en 2023, puis par le Conseil de l’UE en 2025. Il reste le vote du Parlement européen en session plénière, décalé à juillet 2026, puis les négociations en trilogue (Commission européenne, Conseil de l’UE, Parlement européen) prévues au cours du 2 e semestre 2026, qui pourraient elles-mêmes déborder sur le 1 er trimestre 2027.
Le vote du Parlement européen porte sur le texte de la Commission (COM (2023) 369 final) que l’on peut résumer à l’élargissement du cours légal de l’euro à l’euro numérique, et à la création de l’euro numérique de détail. Cet euro numérique est distribué par des PSP (Payment Service Providers), qui jouent le rôle d’intermédiaires entre la BCE et les utilisateurs finaux (entreprises et particuliers). Ces PSP peuvent être des établissements de crédit (banques commerciales), des établissements de monnaie électronique (EME) ou des établissements de paiement (EP). Les principaux services fournis par les PSP sont la gestion des comptes et des portefeuilles en euro numérique, l’initiation et la réception des paiements, la relation avec les utilisateurs finaux.
Plusieurs avant-goûts du vote au Parlement européen ont déjà été donnés. Le 10 février 2026, deux amendements en faveur de l’euro numérique (le principe d’un euro numérique de détail et d’un euro numérique online et offline) ont été votés avec une large majorité au Parlement européen dans le cadre de la présentation du rapport annuel 2025 de la BCE. Et le 23 juin 2026, la Commission des Affaires Économiques et Monétaires (ECON) du Parlement européen a adopté avec une large majorité encore les rapports de Fernando Navarrete sur le cours légal de l’euro numérique et la création d’un euro numérique de détail.
L’adoption légale semble ainsi bien engagée, d’autant plus dans un contexte où l’Europe a besoin d’une stratégie forte, face au durcissement de la politique internationale américaine notamment. Reste à voir l’orientation que prendra le texte de loi final, qui ne devrait pas se résumer à la version initiale de la Commission européenne. En effet, le compromis politique est amorcé via les amendements proposés par le rapporteur Fernando Navarrete, et le consensus des acteurs du marché reste à conquérir via les sujets clés qui seront abordés lors des négociations en trilogue (dont le modèle économique et les plafonds de détention).
Conclusion et limites
On constate une confrontation des stratégies : américaine avec ses stablecoins dollar, et européenne avec son euro numérique.
Les principaux enjeux de l’euro numérique sont la souveraineté monétaire et l’autonomie des paiements en Europe, mais ils ne sont que partiellement adressés.
Concernant la souveraineté monétaire, l’euro numérique est émis par la BCE et est par définition libellé en euro. Cependant, on sait déjà que l’euro numérique ne couvrira pas tous les cas d’usage, notamment les plus innovants, et ne pourra donc pas être un substitut total des stablecoins dollar. Cela plaide pour le développement à court terme de stablecoins euro par des acteurs privés européens, en complément de l’euro numérique à venir. On peut citer les initiatives de SG Forge et du consortium bancaire Qivalis.
Concernant l’autonomie des paiements, la gouvernance et l’infrastructure de l’euro numérique sont contrôlées par l’Eurosystème. En revanche, le modèle de distribution prévu repose sur des acteurs privés (banques, EME, EP) qui peuvent être non-européens s’ils sont autorisés à opérer. Des intermédiaires non-européens pourraient ainsi assurer le stratégique « dernier kilomètre » jusqu’aux utilisateurs finaux (entreprises et particuliers), en termes de
services et d’équipements.
À ces enjeux principaux s’ajoute un enjeu d’efficacité, capital pour les acteurs de marché.
Cette efficacité peut être atteinte via l’interopérabilité, voire la réutilisation des infrastructures françaises et européennes existantes (exemples : intégration de l’euro numérique au wallet Wero et aux cartes CB), afin de limiter les coûts et le temps dédiés à l’euro numérique, ressources qui ne pourront pas être allouées à d’autres projets.

