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Newsletter N° 50 - Juillet 2026

   Editorial

  RUBRIQUE SYRTALS MARKETS

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Nidhal JAADARY

Directeur Syrtals Markets

Bienvenue dans les opérations de marché de 2040 !

Cet article est un exercice de prospective. Il ne prétend pas prédire l’avenir, mais cherche à répondre à une question simple : à quoi pourraient ressembler les opérations de marché dans quinze ans si les tendances actuellement observées atteignent leur plein potentiel ?
Imaginons maintenant une journée dans les opérations de marché en 2040.

Bienvenue en 2040.
Aucun email d’investigation n’est envoyé. Aucun rapprochement manuel n’est à effectuer. Aucun fichier n’est à charger dans un système de matching. Aucun report réglementaire n’est à produire. Pourtant, des millions de transactions sont exécutées cette nuit à travers le monde.

Au début des années 2000, une grande partie de notre activité consistait à gérer les conséquences des transactions. Nous sommes en 2040 et cela peut paraître étrange… Pour comprendre cette évolution, il faut revenir quinze ans en arrière. En 2025, les opérations de marché reposaient encore sur une succession de contrôles, de validations et de réconciliations réalisés après l’exécution des transactions.
Une opération pouvait être exécutée en quelques millisecondes sur les marchés, mais nécessiter plusieurs heures, voire plusieurs jours, pour être totalement confirmée, réglée et réconciliée.
Chaque étape possédait sa propre équipe, ses propres outils et ses propres contrôles.
Les confirmations devaient être échangées. Les instructions de règlement devaient être vérifiées. Les paiements devaient être surveillés. Les écarts de positions devaient être investigués. Les reportings réglementaires devaient être produits. Une grande partie de l’énergie des opérations était consacrée à résoudre des anomalies.
Aujourd’hui, en 2040, la logique est totalement différente. Les opérations ne traitent plus les transactions. Elles supervisent un écosystème autonome composé d’agents IA spécialisés, de données certifiées et d’actifs programmables.

La première révolution est venue de la généralisation des actifs tokenisés. Actions, obligations, fonds, dérivés standardisés et collatéral existent désormais sous forme numérique native. Chaque actif transporte avec lui les informations nécessaires à son traitement. Les événements de cycle de vie, les paiements de coupons, les
remboursements, les contraintes de détention ou encore certaines obligations réglementaires sont directement intégrés dans des smart contracts. Autrefois, chaque événement déclenchait plusieurs traitements opérationnels.
Aujourd’hui, l’actif lui-même orchestre son propre cycle de vie.

La deuxième révolution est venue du cash. Pendant des décennies, la gestion de trésorerie était un exercice d’anticipation imparfaite. Les banques maintenaient d’importants coussins de liquidité afin de couvrir les incertitudes liées aux paiements, aux règlements- livraisons et aux appels de marge. Depuis l’apparition des monnaies tokenisées de banque centrale et des réseaux de règlement instantané, la trésorerie est devenue temps réel.
Chaque entité dispose désormais d'un agent de liquidité chargé de surveiller les positions, d’anticiper les besoins de financement, d’optimiser les mouvements de collatéral et de négocier automatiquement les ressources nécessaires.
La position de trésorerie mondiale de la banque est recalculée en permanence.
Les besoins de financement de demain sont connus dès aujourd’hui.

La troisième révolution est celle des agents IA opérationnels. Contrairement aux outils d’automatisation du passé, ces agents disposent d’une compréhension complète de leur domaine. L’agent SSI est devenu l’un des plus critiques. Il surveille en permanence les référentiels de règlement, analyse les demandes de modification, compare les informations avec les référentiels externes du marché, détecte les incohérences et bloque automatiquement les changements présentant un risque de fraude ou d’erreur. Chaque décision est documentée, justifiée et archivée. Les investigations qui mobilisaient plusieurs équipes pendant plusieurs jours sont désormais réalisées en quelques secondes.
L’agent Confirmation est, quant à lui, devenu le gardien de l’intention économique des transactions. Son rôle ne consiste plus uniquement à vérifier que deux confirmations correspondent. Il contrôle la cohérence économique du contrat, l’impact réglementaire de la transaction, les obligations de collatéralisation, les règles de marché applicables et les paramètres du smart contract associé. Dans la majorité des cas, il est capable de corriger
lui-même les divergences détectées.
L’intervention humaine n’est requise que pour les situations inédites ou stratégiques.
Même les réconciliations ont changé de nature. Le concept de rapprochement de fin de journée appartient désormais au passé. Les positions, les paiements, les mouvements de collatéral et les événements de marché sont rapprochés en continu. Les écarts sont identifiés dès leur apparition et corrigés automatiquement avant de devenir visibles.
Le terme même de « break » est devenu rare dans le vocabulaire opérationnel.
Le settlement a lui aussi profondément évolué. Lorsque la majorité des actifs et du cash sont devenus tokenisés, le principe de règlement atomique s’est imposé. Le transfert du titre et le transfert du cash s’effectuent simultanément. Le risque de livraison sans paiement ou de paiement sans livraison a pratiquement disparu. Les taux de fail qui préoccupaient tant les opérations dans les années 2020 sont devenus marginaux.
Face à cette transformation, beaucoup prédisaient la disparition des métiers opérationnels.
Ils se sont trompés. Les opérations n’ont jamais été aussi importantes.
Simplement, leur mission a changé. Nous ne passons plus nos journées à corriger les erreurs du système. Nous concevons les règles qui permettent au système de fonctionner.
Nous supervisons les agents. Nous contrôlons la qualité des données. Nous validons les modèles. Nous gérons les risques technologiques. Nous assurons la résilience de l’écosystème. Le rôle des opérations est passé d’une fonction de traitement à une fonction de gouvernance. En 2025, notre performance était mesurée par notre capacité à résoudre rapidement les incidents. En 2040, elle est mesurée par notre capacité à empêcher ces
incidents d’exister. C’est probablement la plus grande transformation qu’aient connue les opérations de marché depuis leur création.
Et pourtant, malgré toutes les technologies qui nous entourent, une chose n’a pas changé.
La confiance reste le produit le plus précieux des marchés financiers.
Notre mission demeure la même : garantir que chaque transaction, chaque paiement et chaque engagement puissent être exécutés de manière sûre, transparente et fiable.
Les outils ont changé. La responsabilité, elle, est restée intacte.

Retour en 2026 : le futur est déjà en construction
Cette vision de 2040 est volontairement prospective. Elle ne prétend pas prédire l’avenir, mais prolonger des transformations déjà engagées.
Aujourd’hui, les signaux sont nombreux.

La Banque centrale européenne estime que la capitalisation des actifs tokenisés sur blockchain a atteint environ 38 milliards d’euros en février 2026, contre 7,4 milliards début 2024. Ce marché reste marginal au regard des quelque 241 000 milliards d’euros d’actifs financiers mondiaux, mais sa croissance témoigne d’une accélération de l’adoption des technologies de tokenisation.

Dans le même temps, l’Eurosystème ne se limite plus à l’expérimentation. Avec les initiatives Pontes et Appia, il prépare l’intégration de la monnaie de banque centrale dans un écosystème financier fondé sur la DLT, où les titres tokenisés, les smart contracts et les infrastructures de marché pourront interagir de manière native. L’objectif affiché est clair :
construire des marchés plus intégrés, plus résilients et plus efficaces, tout en conservant la monnaie de banque centrale comme ancre du système financier.

Les travaux de l’OCDE vont dans le même sens. L’organisation considère que la tokenisation peut profondément transformer les marchés financiers en simplifiant l’émission, le post-trade, le règlement-livraison et le service aux investisseurs. Elle souligne néanmoins que cette transformation dépendra de la capacité des infrastructures, des régulateurs et des acteurs de marché à converger vers des standards communs et des cadres juridiques
harmonisés.

Enfin, les autorités internationales rappellent que cette évolution devra s’accompagner d’une gouvernance robuste. Le Conseil de stabilité financière (FSB) identifie déjà les principaux défis liés à la tokenisation : interopérabilité des infrastructures, risques opérationnels, résilience technologique, qualité des données et supervision des nouveaux modèles de marché.
La question n’est donc probablement plus de savoir si les opérations de marché évolueront vers davantage d’automatisation, de tokenisation et d’intelligence artificielle.
La véritable question est de savoir quelles institutions commenceront dès aujourd’hui à concevoir les modèles opérationnels, les architectures de données et les compétences qui permettront d’accompagner cette transformation.

L’histoire des marchés financiers nous apprend une chose : les ruptures technologiques ne remplacent jamais les opérations, elles redéfinissent leur rôle.
Les opérations de marché de 2040 ne seront probablement pas moins stratégiques qu’aujourd’hui, elles seront simplement beaucoup plus « intelligentes », beaucoup plus connectées… et, surtout, beaucoup plus prédictives.